Who is still Alive? – Une critique par Neya Harouna

Neuf réfugiés palestiniens qui ont réussi à fuir la bande de Gaza avant le blocage de la frontière à Rafah en mai 2024 témoignent devant la caméra. Le documentaire Who is Alive, du réalisateur Suisse Nicolas Wadimoff, donne la parole à ces citoyens dans une pièce fermée. Ce film coproduit par Akka Film, Easy Riders et la RTS, déroule dans son dispositif visuel les protagonistes dans une boite noire. Les neuf Palestiniens tracent tour à tour une cartographie de leurs anciens quartiers tout en expliquant comment ils vivaient dans ces endroits. Le documentaire s’attarde sur les différents profils des protagonistes qui ont tous des histoires différentes mais qui sont liés par un même destin. D’entrepreneur en passant par un médecin jusqu’au musicien, Who is alive défend ce besoin des survivants de guerres de témoigner, de se sentir vivant et par la même occasion, de panser leurs blessures. Les témoignages de leur vie d’avant, la violence des bombardements subie, la perte de leurs proches. Le décor boite-noire du film crée une sorte de laboratoire de leur mémoire. Le décor comme dans une pièce de théâtre renvoie les protagonistes dans cet espace hors du temps.  Le réalisateur fait sentir le deuil, le traumatisme dans cet espace clos. Un espace qui permet des voix posées et la concentration sur les gestes des protagonistes. Le climat qui règne est le poids de l’absence. Malgré qu’ils soient vivants, ils sont toujours hantés par ce passé traumatisant. Le réalisateur a choisi de donner le pouvoir à ceux qui ont tout perdu. 

Dans la réalisation de ce documentaire, le contrôle est le moteur politique et artistique. Les déplacés de guerre à Gaza sont souvent réduits à dès leur simple image de victimes. Par contre, cette fois-ci, le réalisateur donne la possibilité aux protagonistes de prendre le contrôle de leur propre histoire malgré tout ce qu’ils ont subi. Chacun d’eux a une histoire unique et c’est cela qui fait leur force. Grâce à cette main tendue, ils choisissent ce qu’ils racontent de leur vie d’avant. Cette capacité de choisir, de maîtriser, constitue un bon en avant. De plus, en dessinant la carte de Gaza tout en se rappelant de ces périodes de bonheur, est un acte de contrôle géographique et une affirmation de leur souveraineté. Dans leur esprit, ils gardent toujours l’image de Gaza intacte même si physiquement les habitations ont été détruites par les bombardements. Cette capacité à situer leur vie antérieure est une thérapie pour eux, de garder en mémoire ce qui leur fait se sentir en vie. Dès lors, ils décident se rappeler où se trouve leur maison, leurs hôpitaux, leur marché. Aussi, en reprenant le dessus sur leur blessure du passé, ils affirment un contrôle de leur traumatisme. En reconstituant une carte tout en expliquant, nous indique cette intention de remettre de l’ordre dans tout ce chaos occasionné par la guerre. Une action de guérison se met alors en place. Une révolte contre leur propre traumatisme à cause de tout ce qu’ils ont perdu. Bien que le documentaire montre des actions de résilience, le choc ou le conflit entre Israël et Palestine est subtilement visible.

Le conflit intérieur des survivants constitue le nœud dans ce documentaire. Tous les neuf protagonistes sont les rescapés avant la fermeture de la frontière de Rafah. Chaque rescapé dans son intimité est rongé par son histoire qui a été bouleversante. Ils doivent vivre avec les fantômes de leurs proches morts dans les bombardements. C’est ce conflit intérieur qu’ils ont du mal à gérer. L’autre chose, c’est que le film documentaire met avant ce conflit contre l’oubli. En effet, le film ne montre pas l’ampleur des destructions à Gaza par les bombardements, il se concentre sur ce que les rescapés gardent et ont à dire.  C’est à travers les dessins, les témoignages que la réalisation nous montre ce conflit contre l’oubli. Par contre, le réalisateur a bien voulu éviter ce débat géopolitique que nous connaissons. Cette absence de confrontation limite aussi le discours, les responsabilités. Le conflit est abordé uniquement par les conséquences et ses répercussions. Les conséquences humaines sont mises en avant dans le documentaire pour privilégier un discours plus humaniste. Pour le réalisateur : « je vois ce film comme un pont entre l’expérience intime et collective d’un peuple dévasté et les spectateurs qui deviendront témoins. Un mouvement pour penser ensemble. Pour questionner, chercher, repenser notre humanité, celle que nous perdons, celle que nous devons reconquérir. Pour rester en vie, là-bas et ici ». Tout compte fait, Wadi of fait le pari que la parole et les témoignages de protagonistes font plus trembler que les bombardements.  Les ruines sont évoquées par la parole, les émotions, le ressenti, la sensation des rescapés. La caméra de Wadimoff capte au plus près les visages, les regards et la reconstitue en dessins des protagonistes. Le parcours de chaque protagoniste est différent, mais la mise en scène privilégie le groupe. Ils sont autour de la carte qu’ils essaient de constituer. Les interactions créent l’harmonie d’une nouvelle famille. Les protagonistes se croisent et s’aident à retrouver une rue, se consolent, se comprennent mutuellement. Ce documentaire casse avec les codes delà réalisation habituelle. 

Cette critique est issue du programme Talent Press, une initiative de Talents Durban en collaboration avec le Durban FilmMart Institute et la FIPRESCI. Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur (Neya Harouna) et ne sauraient être considérées comme reflétant la position officielle des organisateurs.

Thank you

Submission received