La vie après Siham – Une conversation avec Namir Abdel Messeeh

Le réalisateur Namir Abdel Messeeh avait promis à sa mère de réaliser un nouveau film avec elle. Malheureusement, cette promesse n’aura pas lieu à cause du décès brutal de cette dernière. Le cinéaste a décidé de faire un long métrage documentaire intitulé « La vie après Siham » pour surmonter son deuil et rendre hommage à sa mère. Aujourd’hui, le film du franco-égyptien est sélectionné à Encounters South Africa International Documentary 2026. Dans cette interview que nous avons eue avec lui, il nous dit qu’il est important de prendre conscience que le temps est précieux et qu’il y a des moments dans la vie qui ne vont pas se reproduire. C’est vraiment un film autour du fait qu’on est obligé parfois de traverser un drame, un deuil, une séparation ou une perte pour se relier à nouveau.

Harouna Neya : Ok, je pense qu’on va juste commencer sans protocole, disons, on va aller déjà à partir de l’origine du film. Donc votre film, ça commence avec la promesse avec votre mère, donc SIham, et comment s’est opéré le déclic de faire ce film-là avec elle, un truc, comment on dit, un film sans elle, mais pour elle ?. 

Namir Abdel Messeeh : Le déclic c’est vraiment la mort en fait, c’est-à-dire que le jour où elle meurt en fait, moi j’ai vraiment, comme on avait, elle était malade avant que j’étais vraiment dans une espèce de résistance à l’idée de croire qu’elle va s’en sortir et qu’elle va toujours être là, et qu’on va y arriver, et qu’on avait parlé de faire un projet ensemble, donc je m’accrochais à tout ça, un peu comme une manière un peu presque superstitieuse de dire on va être plus fort que le sort, on va être plus fort que la vie.

Et donc je pense qu’il y avait vraiment jusqu’au dernier moment même quand elle était très malade et qu’il ne restait que quelques jours chez moi, un refus de voir qu’elle allait partir quoi. Et puis le jour où elle meurt, le déclic est là, et c’est tellement difficile à entendre, à accepter, que j’ai dit tiens, allez viens, j’appelle mon caméraman et je dis on va filmer quelque chose, on va filmer l’enterrement et tout. Et d’ailleurs la réponse de mon caméraman à ce moment-là était assez évocatrice, éloquente je veux dire, il a dit mais qu’est-ce que tu veux filmer, elle n’est plus là, il n’y a plus rien à filmer.

Et moi je n’arrivais pas à l’entendre, je dis mais si, on va filmer les funérailles et puis elle est sûrement là quelque part quoi. Donc le déclic c’était vraiment ce geste, cette réaction, comme un instant. Et puis après j’ai tourné sans savoir qu’est-ce que j’allais tourner ou à quoi allait ressembler le film, mais après c’est des années après que ça a pris cette forme-là.

H.N : Ok, aussi dans le processus de création et aussi du documentaire, est-ce qu’il y a eu une vertu thérapeutique pour vous? 

NM : Bien sûr, je crois qu’il y a une vertu thérapeutique dans toute œuvre artistique en fait. Je pense que nous on fait de l’art, on fait de la création, on raconte des histoires pour exorciser ou pour évacuer ou pour apaiser. Je panse des souffrances, des douleurs et des émotions. Donc je crois vraiment que l’art a une vertu thérapeutique pour moi en tant que créateur.

Je pense que faire un film c’est exprimer et dans l’idée d’exprimer il y a l’idée de sortir quelque chose. Et puis je pense qu’en plus de ça il y a une vertu thérapeutique si l’œuvre est réussie. Il y a une vertu thérapeutique aussi pour les spectateurs puisque voir un film, lire une œuvre, ça nous aide aussi à nous projeter et à projeter nos émotions et à projeter nos angoisses et à projeter plein de choses et à nous identifier dans d’autres histoires qui ne sont pas les nôtres mais qui nous permettent de vivre nos propres émotions.

Pour moi, il y a vraiment une dimension très bénéfique, préparatrice, je ne sais pas comment on peut dire, voire sacrée parfois en tout cas dans les œuvres d’art.

HN :  Disons mais comment est-ce qu’on arrive à filmer ce vide, l’absence d’une personne qui devrait être le personnel principal même de ce documentaire. Comment est-ce qu’on arrive à filmer ce vide-là, combler ce vide-là ? 

NM : Combler le vide ; on ne peut pas, je ne pense pas, l’idée c’est pas de combler le vide mais en tout cas de le restituer. C’est comment raconter le vide, comment raconter l’absence et comment la faire ressentir aux spectateurs. Je pense que c’est ça en tout cas que j’essaie de raconter dans le film. Je pense que c’est vraiment, c’est le cinéma après, c’est la mise en scène, c’est-à-dire à quel endroit ce vide se manifeste.

Je pense que pour chacun de nous, si on dit comment tu ressens le vide, on va le ressentir différemment. Le vide c’est le vide de quelqu’un, c’est un personnage qui ressent le vide et donc c’est d’aller voir chez ce personnage comment lui il vit le vide. Moi par exemple, c’est vrai que rentrer dans l’appartement de mes parents et le voir vide par exemple, ça me fait une émotion, je sens leur absence.

Un spectateur ordinaire, il ne verra pas leur absence, il verra juste un appartement vide. Donc pour lui, ça ne lui racontera rien. Mais par contre si dans le montage, on arrive à juxtaposer un plan, c’est là où le cinéma est intéressant, comme le plan du canapé où il y a mon père qui assis sur le canapé avec une certaine ambiance, une certaine musique et le plan d’après, on voit le même canapé qui est vide avec une autre ambiance et une autre musique. Le montage, la brutalité de la juxtaposition de ces deux plans permet au spectateur de ressentir la disparition et donc l’absence.

Après, il y a plein de manières différentes. Moi c’est par le montage, mon père c’est par la narration, mon père il raconte, des fois je sens sa présence.  Je sens qu’elle est là dans la pièce. Donc encore une fois, je pense que chacun va le ressentir à un endroit différent et puis après le film c’est comment raconter ou mettre en image, ou mettre en son, ou mettre en musique parfois ce sentiment. C’est comme de l’impressionnisme en fait, la peinture impressionniste c’est ça qu’elle nous a montré, c’est à dire que quand Van Gogh il peint sa chambre, il peint un lit, il peint un pot de fleurs ou un vase et je sais pas quoi, mais en fait ce qu’il nous raconte c’est pas la chambre, ce qu’il nous raconte c’est son émotion, c’est à dire que la manière dont il peint la chambre, on sent la solitude, on sent la détresse, on sent la souffrance à cause de son trait de pinceau, donc je pense que le cinéma c’est comment réussir à restituer ça par les outils du cinéma, c’est à dire essentiellement par le montage, moi je crois que c’est vraiment l’outil du documentaire, par exemple c’est l’image mais c’est surtout le montage je crois, je sais pas si c’est clair ou pas ce que j’ai dit mais… 

HN : Oui, très bien, très bien, je l’entends. Dans le film il y a cette partie-là, cette partie-là que moi principalement m’a beaucoup touché, c’est surtout la découverte, le lien avec votre père, j’avais l’impression que vous découvrez aussi au même moment cet attachement avec votre père, c’est pratiquement au même moment, c’est comme si ce dialogue là, vous découvrez aussi des choses que vous ignorez aussi sur votre père, est-ce qu’on va dire que c’est au même moment qu’on découvre avec vous, ou bien vous l’avez su avant ? 

NM : C’est compliqué parce que le film il dure une heure et demie, en fait le film il s’est fabriqué sur 8 ans, donc il y a de toute manière à un moment une réduction, on a compacté un peu le temps, pour contracter le temps, je sais pas comment dire, pour le faire tenir dans un récit, donc forcément il y a des choses qui ont été un peu adaptées, mais essentiellement c’est ce que je dis dans le film, on était une famille de 4 personnes, il y avait ma mère, mon père, ma sœur et moi, et soudain on devient une famille de 3 personnes, et donc forcément quand un personnage disparaît, ça change les relations dans la famille, et ma relation à mon père elle a changé, parce qu’avant il y avait un triangle, il y avait mon père, ma mère et moi, et il n’y a plus ce triangle, et ma mère elle était comme un pivot entre nous, et comme il n’y a plus ce pivot ça permet de créer une nouvelle dynamique, et moi c’est vraiment comme si je rencontrais mon père sans le filtre de ma mère, donc dans une relation avec lui que je n’avais pas eu avant, parce qu’avant je n’ai jamais passé du temps qu’avec mon père pendant aussi longtemps, je le voyais mais il y avait toujours ma mère qui était là, donc forcément c’est une dynamique complètement différente, et en plus il y a un absent ou une absente entre nous, donc ça crée encore une nouvelle dynamique qu’on n’avait jamais vécue et jamais existée, et c’est ça que je dis, c’est que le deuil, la mort d’un parent, ça permet aussi de créer une rencontre nouvelle avec l’autre parent en fait.

HN : Ok, disons qu’on va parler aussi de l’exil et de cette double culture que vous avez, dans votre quête Explore l’histoire de vos parents entre la France et l’Egypte, comment cette double identité a-t-elle forgé votre regard de cinéaste ? 

NM : Je pense qu’elle est fondamentale, je pense que je suis un enfant de l’immigration, donc de l’exil, et je pense que dans mon rapport au monde, il y a cette double appartenance, qui est à la fois une double appartenance ou une double non-appartenance, c’est-à-dire qu’il y a toujours cette question de comment trouver sa place, quand tu es issu de deux cultures et de deux milieux différents, et des fois tu trouves ta place nulle part, c’est-à-dire qu’à la fois d’un côté quand tu es en France, tu te sens comme un étranger, parce que tes parents sont étrangers, et à la fois quand tu retournes en Égypte dans le milieu de tes parents, tu te sens étranger parce que tu n’es pas égyptien et que tu ne parles pas exactement la langue avec les autres, donc dans cette différence-là, c’est-à-dire de n’appartenir ni totalement à une communauté, ni totalement à une autre, ça crée à la fois quelque chose qui peut être très inconfortable, je pense, quand on est enfant, parce qu’on essaie de trouver un équilibre, et en même temps ça peut créer quelque chose d’assez beau plus tard, c’est que ça crée une forme de relativisation, une forme de recul ou de distance, pour avoir du recul sur chaque communauté, chaque culture, donc moi je pense que ça fait partie des choses qui ont développé mon regard, d’avoir une forme de distance en tout cas sur le monde, le fait que je n’appartienne jamais totalement à un endroit, et d’être dans une position un peu extérieure en quelque sorte, parfois, même si je ne l’ai pas choisi, je pense que ça a contribué à me mettre une caméra entre moi et le monde, pour pouvoir regarder le monde, parce que je ne me sentais jamais vraiment y appartenir totalement. 

HN : Très bien, il y a aussi cet hommage là que vous rendez aussi, je l’ai remarqué dans le cinéma égyptien, vous intégrez aussi des extraits, des grands mélodrames, notamment de Youssef Chahine, pourquoi ce choix d’intégrer votre histoire, d’entrelacer en tout cas votre histoire intime avec la grande histoire du cinéma égyptien ? 

NM : C’est une bonne question, parce que je pense qu’on se voit tous comme des héros, je pense, c’est-à-dire que quelle que soit ton histoire, quelle que soit ta famille, ou quel que soit le milieu dans lequel tu es, tu restes toujours le héros de ton histoire, c’est-à-dire que l’enfant par exemple, il est le centre, il pense que ses parents existent pour lui, il ne se dit pas, mes parents existaient avant moi, puis moi je suis arrivé comme ça dans leur histoire, on ne peut pas regarder le monde autrement que depuis notre centre, c’est-à-dire depuis nous, c’est une espèce de déformation humaine qui fait que le bébé, l’enfant, depuis tout petit, ils pensent que le monde tourne un peu autour de lui, je pense, et donc cette idée d’être des héros, je pense que le cinéma, il l’utilise tout le temps, parce que les films, c’est toujours des histoires, on a des héros, des personnages, etc., et c’est pour ça qu’on s’identifie à ça, c’est qu’à un moment, on a envie de nous identifier à des personnages, donc j’ai trouvé intéressant, pour raconter mon histoire, et pour raconter l’histoire de mes parents, de faire référence à des grands films du cinéma égyptien, et de, comment dire, de transcender, de faire de mes parents, les gens ordinaires, des héros de films classiques égyptiens, je trouvais que c’était une manière aussi de rendre leurs récits universels, parce qu’au final, c’est une histoire très banale que je raconte, c’est l’histoire d’un homme qui perd ses parents, qui perd sa mère, et c’est l’histoire d’un couple qui se sont rencontrés et qui ont émigré, il n’y a rien d’extraordinaire en soi dans cette histoire, c’est une histoire qu’ont vécue plein de gens, mais par contre, dans la manière de la raconter, on peut lui donner une dimension universelle, et je trouvais que les transformer en héros de films du cinéma, c’était une manière de donner cette dimension à notre histoire. 

HN : En tout cas, moi je l’ai remarqué, j’avais l’impression que c’était, disons votre père, qui était pratiquement le héros. C’est ça. Oui, pratiquement, j’ai même confondu de façon imaginée. 

NM : C’est ça que j’aime, c’est ça que je trouve beau, parce qu’on confond parce qu’on a envie de croire, on confond parce que finalement, je pense qu’on aime les histoires, et que depuis tout petit, on raconte des histoires, et que les histoires, ça nous permet de nous identifier, de nous projeter dedans, et le cinéma, il a cette fonction-là, donc tu vois, dans le documentaire finalement, je me suis rendu compte que c’était très facile de prendre des images d’un autre film, de la coller à l’histoire que raconte mon père ou ma mère, et puis de donner au spectateur l’espace pour imaginer mes parents comme des héros de films.

Et je pense même, au-delà de ça, c’est pas d’imaginer mes parents à moi, mais je pense que c’est d’imaginer vos propres parents. C’est-à-dire que finalement, je pense qu’il y a aussi un moment dans le film où c’est plus Namir et son père et sa mère, mais je pense que c’est le spectateur qui se projette aussi « c’est quoi ma relation à mon père ?, c’est quoi ma relation à ma mère ?, comment on se dit je t’aime ou pas dans notre famille ?, qu’est-ce que mes parents m’ont transmis ?, qu’est-ce que j’ai envie de transmettre à mes enfants ? », donc tu vois, je pense qu’il y a tout ça dans la force du cinéma, de pouvoir se projeter dedans. Oui, en tout cas, personnellement, moi, ça m’a beaucoup touché.

HN : Je me rends compte que, forcément, il faudrait que j’aie des moments comme ça, d’être avec mes parents, que je les filme, que je montre un peu. Ça donne en tout cas des idées, ça m’a beaucoup touché, ça m’a fait beaucoup réfléchir. Personnellement, c’est comme si tu nous disais qu’il y a des moments qu’il faut avoir, peut-être sur le portable, qu’il faut avoir sur un support, parce que, forcément, ça c’est des moments, plus tard, de bonheur, d’intime pour nous, qu’on ne peut pas perdre, qu’on ne peut pas avoir comme ça. Ça ne passe qu’une seule fois. C’est ça. 

NM : Après, je ne sais pas si le message du film, c’est qu’il faut filmer ces moment-là, mais en tout cas, c’est de prendre conscience que le temps est précieux et qu’il y a des moments précieux dans la vie parce qu’ils ne vont pas se reproduire et qu’on ne se rend jamais compte, quand les gens sont là, on se rend compte au moment où on se rend compte qu’ils vont partir.

Parfois, on s’en rend compte après, quand ils ne sont plus là. Et c’est plus l’idée de vivre, d’être présent et de vivre pleinement les moments avec les gens qu’on aime que forcément les filmer. Parce que pour moi, c’est vraiment un film autour de à quel point c’est précieux, en fait, la vie et que des fois, on est obligé de traverser un drame et un deuil, une séparation et une perte pour se relier à nouveau et apprécier pleinement cette expérience, d’être vivant et d’être au contact des autres.

HN : Aussi, par rapport au ton du film, c’est-à-dire, malgré le sujet du deuil, le film, en tout cas, des moments assez drôles, des moments assez lumineux. Comment est-ce que vous avez trouvé ce point d’équilibre au montage ?

NM : En fait, on l’a beaucoup cherché. Je pense que c’est un sujet qui n’est pas facile, tu vois.

Et puis, ce n’est pas du tout un sujet qui va attirer les spectateurs, tu vois. Je veux dire, il n’y a aucun spectateur qui va se dire « Ah, j’ai envie de voir un film qui parle de la séparation, du deuil et de la mort des parents » et tout ça. Je pense que ce sont des sujets que, humainement, on a plutôt tendance à éviter, voire des sujets qui sont plutôt tabous, ou en tout cas, c’est des sujets qui ne nous attirent pas.

Donc, pour que je puisse raconter cette histoire, il fallait trouver au moins un angle pour que le spectateur puisse rentrer dans l’histoire. Et je pense que le ton, l’humour, la distance avec laquelle je raconte, on s’est dit que ça pouvait être une porte d’entrée intéressante pour que ce ne soit pas un film pathétique, déprimant, que les gens n’aient pas envie de regarder. Donc, on a beaucoup travaillé au montage pour équilibrer ça.

Et bizarrement, ce n’était pas l’humour qui était difficile, c’était l’inverse. Parce qu’être drôle ou faire de l’humour, ce n’est pas si difficile que ça. En fait, on peut trouver plein de situations drôles, mais c’était équilibré entre l’humour et que malgré tout, il ne fallait pas occulter non plus que le fond du sujet est un sujet triste, dramatique et douloureux.

Ça parle de la souffrance et de la séparation. Donc, c’était presque plus difficile finalement d’échapper à la tentation d’être tout le temps dans la dérision et de revenir à l’émotion. C’est-à-dire de revenir à le point de départ du film.

C’est une douleur, en fait. Et ça dépend de revenir, de ne pas perdre l’émotion. Parce que comme je te disais, le point de départ du film, c’était une souffrance, c’était une douleur, c’était la perte.

Et des fois, je pense que j’avais tellement peur de traiter ça que du coup, j’allais trop dans l’humour. Donc, l’équilibre est vraiment venu avec le montage et le travail avec ma productrice de ne pas être tout le temps dans l’humour et de revenir à où est la douleur, où est-ce que ça fait mal, où est la souffrance, qu’est-ce qui se passe. Et donc, on a beaucoup travaillé là-dessus, sur le travail de la voix-off, sur le travail de la musique, sur le travail du montage, sur le travail de l’alternance entre des moments drôles et des moments qui étaient difficiles.

Par exemple, tous les moments avec du texte, avec des cartons et des choses comme ça, c’est des moments qui sont plutôt chargés en émotion. Comme l’enfant dit à sa mère, pourquoi tu n’es pas revenu? Les mamans reviennent toujours. Tous ces trucs-là, c’est des moments qui sont plutôt émotionnels.

HN : On va dire que le film est déjà sorti en salle. Je pense que c’est allé à Cannes et tout ça. Oui. Quels sont les retours des spectateurs? Quels sont les retours du public? 

NM : Ils sont très variés. Le film, il agit un peu comme une introspection. Ça crée de l’introspection. Il y a des gens que ça va beaucoup toucher, parce qu’ils vont s’identifier au film. C’est intéressant parce que les spectateurs ne s’identifient pas tous au même endroit. Moi, j’étais très surpris.

Par exemple, il y a des gens qui s’identifient en tant que parents. C’est-à-dire qu’ils s’identifient aux parents. Du coup, ils regardent le film en questionnant leur propre relation à leurs enfants.

Il y a des gens qui s’identifient en tant qu’enfants. Ils voient le film et ça les questionne sur leur relation à leurs parents. C’est intéressant parce que ce n’est même pas une question d’âge.

Il peut y avoir des gens de 60 ans qui vont s’identifier en tant qu’enfants. Tu vois ce que je veux dire? J’ai trouvé ça vraiment intéressant de voir comment le film a agissé comme un miroir. Il y a plusieurs portes d’entrée.

Il y a des gens qui ont été touchés par la relation avec les petits-enfants. Il y en a d’autres qui ont beaucoup réagi sur la question de la transmission. Il y a des gens qui ont été gênés parce qu’ils trouvaient que c’était des choses intimes et pudiques.

Pour eux, c’était compliqué d’exposer ça dans un film. Par exemple, le fait que je lise les lettres de mes parents, puisqu’on a discuté avec eux, ils disaient « Pour moi, ce n’est pas possible, ça ne leur appartient. Je ne pourrais pas faire quelque chose comme ça. » Je trouvais que c’était un film qui était riche et qui provoquait des réactions. A chaque fois, ça permettait aux gens de s’identifier à un endroit différent en fonction de là où ils en étaient. J’ai trouvé que c’était vraiment très apprenant pour moi.

C’était vraiment une très belle expérience. Par contre, le film a été montré dans pas mal de pays. Et ça aussi, ça a été très intéressant de voir que les réactions ne sont pas les mêmes, qu’on soit au Moyen-Orient, qu’on soit dans le Sud ou qu’on soit dans des pays nordiques.

Ou par exemple, qu’on soit en Asie. Le film a beaucoup marché en Europe, il a marché dans les pays arabes, mais on n’a eu quasiment aucune sélection dans les festivals asiatiques, par exemple. Ce qui m’a intrigué, je me suis rendu compte que la manière dont je traite le deuil, la manière dont je traite les relations, je pense qu’elle est très étrangère à des cultures asiatiques dans lesquelles on est beaucoup plus dans la pudeur, on ne dit pas les choses.

Et donc, le film là-bas, par exemple, on n’a pas du tout eu d’accueil ou de retour d’aucun festival ou du public, en tout cas dans les pays asiatiques, par exemple. 

HN : Ok, super. Il y a eu cette scène là où vous montrez à vos enfants sur l’écran, il y a ce moment même avec le téléphone où les enfants appellent, ils essayent d’appeler, et tout ça là. Qu’est-ce que vous avez voulu transmettre à partir de cet instant, de ce truc où vous montrez des images à vos enfants ? 

NM : Je raconte aussi comment le deuil, c’est une histoire de famille en fait, et que dans une famille, il y a plusieurs générations, et que notre rapport à tous est très très différent. Mon père, par exemple, qui ne supporte pas l’idée que ma mère soit morte et ne l’accepte pas, et jusqu’à la fin, il est dans le refus de cette mort en disant que c’est moi qui aurais dû mourir avant et que ce n’était pas possible. Moi, je suis dans un rapport de cinéaste, je me questionne sur la mémoire et la transmission, et mes enfants sont dans un rapport très très différent.

Pour eux, ils ne comprennent même pas ce que c’est que la mort. Donc ils sont là, ils jouent, ils discutent avec elle au téléphone. Pour eux, elle n’est pas là, c’est comme une image qu’on enlève dans un film.

Et donc je trouvais intéressant aussi de raconter comment un même événement, et qui est un événement dramatique, et je dirais même qu’il y a un événement traumatique, parce que la mort d’un parent, c’est traumatique, n’est pas du tout vécu de la même manière, en fonction des âges, des générations, à l’intérieur même d’une famille. Je trouvais ça important aussi de raconter cette différente manière de vivre une même expérience.

HN : Si aujourd’hui votre mère, c’est-à-dire Siham, pouvait voir aujourd’hui le film, quelle est cette scène-là qui selon vous la ferait peut-être toucher ou la ferait rire ? Moi j’ai une idée en tout cas d’une scène-là où on faisait les claps, je crois que c’était un frère qui faisait les claps. Vous étiez en groupe avec les tantes et tout ça ? A part cette scène, en tout cas moi, est-ce qu’il y a une scène particulièrement que vous avez choisi ? 

NM : Je n’en sais rien ma mère, je ne sais pas quelle scène la ferait rire, je pense qu’il y a des scènes qui la feraient rire et je pense qu’il y a des scènes qui ne lui plairaient pas du tout. Par exemple, quand je diffuse l’enregistrement où elle dit qu’elle n’était pas amoureuse de mon père, et qu’elle a choisi quelqu’un et qu’elle était amoureuse de quelqu’un d’autre, je pense que typiquement c’est le genre de truc où ça la mettrait complètement en colère et elle deviendrait folle. C’est vrai que j’avais mis ça dans un film, d’ailleurs je pense que c’est pour ça que j’ai attendu après sa mort pour aller un peu raconter cette histoire, parce que de son vivant, je pense qu’elle n’aurait pas supporté que j’expose sa vie intime, ce que je peux comprendre.

Donc voilà. Enfin, j’ai fait un film sur mes parents, mais je n’ai pas fait un film pour mes parents, c’est-à-dire que finalement, ce qu’ils pensent ou ce qu’ils penseraient eux du film, ce n’est pas ça l’essentiel pour moi dans le travail que j’ai fait. Je pense que c’était un travail qui était nécessaire pour moi pour clôturer quelque chose, pour dire au revoir, pour dire comment je fais avec toute cette histoire qui est la mienne, qui est celle de mes parents, pour pouvoir continuer derrière.

Je pense qu’il y a aussi une idée d’eux. Tu vois, je pense que dans le film, il y a une double dimension. Il y a une dimension d’un hommage, on va rendre hommage à nos anciens et à nos parents, mais il y a aussi la dimension de l’affranchissement, c’est-à-dire que même s’ils sont nos parents, leur histoire n’est pas notre histoire.

En fait, ce sont des histoires différentes et il y a des choses qui leur appartiennent, il y a des choses qui nous appartiennent. Et puis dans justement l’idée de la transmission, dans l’idée de l’héritage, il y a aussi quelque chose de… On n’est pas obligé de porter tout l’héritage que nos parents veulent nous transmettre. Il y a aussi quelque chose de… Comment on peut se détacher aussi de l’histoire familiale pour pouvoir continuer et commencer sa propre histoire.

Je pense que c’est quelque chose qui est important aussi. Et voilà, je trouve que dans le film, pour moi, ça évoque un petit peu aussi cette idée. Je trouve qu’il y a quelque chose de… Parce qu’il y a des choses qu’on veut apprendre, en tout cas des parents, parce qu’il y a plein de choses, beaucoup de choses à nous raconter.

HN : Mais en même temps, on a peur aussi de découvrir certaines choses. Moi, dans le film, il y a des choses que j’ai… Par exemple, des révélations, des trucs un peu cachés qu’on a révélés. Et que, par exemple, peut-être en tant que réalisateur ou en tant que fils, peut-être que tu n’aurais pas voulu le savoir.

Peut-être que ce n’était pas la peine que tu le saches, mais finalement, tu l’as su. Mais moi aussi, je me pose la question. Je me dis, est-ce que si je fais un truc de ce genre, est-ce que je serais peut-être fort à supporter toute cette règle? Est-ce qu’il y a des trucs que je serais capable de supporter, pratiquement?

NM : Moi, c’est des belles questions. C’est important. C’est de se dire, est-ce que j’ai envie de connaître cette histoire ou pas, en fait? Je pense qu’on n’est pas obligé de tout connaître.

On n’est pas obligé de questionner. Il y a des gens qui vivent très bien sans avoir tous ces éléments. C’est ça que je trouve intéressant.

Quand je dis que chacun se construit dans notre besoin, il y en a qui ont besoin de connaître l’histoire et d’avoir tous les éléments. Il y en a, au contraire, qui ont besoin de se détacher de ça et de tourner le dos. C’est chacun son chemin là-dessus.

HN : Une dernière question. J’ai vu que vous avez montré pratiquement le deuil de la mère. Mais pour le père, ça a été un truc… Je me suis demandé pourquoi ça s’est arrêté à partir de là?

NM : Pourquoi c’est comme ça? Parce que je pense que c’était un peu brutal et que je voulais essayer de restituer quelque chose de cet ordre-là. Que ce n’était pas la même chose, en fait. Que à la fois la mère, il y avait quelque chose de violent dans le départ de ma mère et tout ça.

Et que pour mon père, je voulais raconter que c’était un deuil qui serait vécu différemment. Donc ce n’était pas la même histoire. Et j’ai trouvé ça plus beau de finir avec juste une phrase et une évocation d’un adieu.

Finalement, les derniers mots qu’on échange avec mon père, c’est « je t’aime » pratiquement. Et je trouvais ça beau aussi de dire que c’est un deuil, c’est brutal, c’est violent. Parce qu’il y a toujours une violence quand je dis.

Mais malgré la violence, on peut le vivre différemment. Donc c’était un peu une autre manière de raconter ça.

HN : Ok super.  En tout cas merci à vous !

NM : Merci ; j’espère que tu as assez de matière pour écrire pour article et en tout cas et faire ta crique.

HN : En tout cas, j’ai assez de matière, je pourrai m’essayer à faire une critique sur le film et pour faire en tout cas une bonne critique. 

NM : Je suis sûr que ça va être super et merci pour la qualité de tes questions, c’était vraiment top !.

HN : Merci Merci ; merci à vous également. Vous serrez à Durban alors ?

NM : Ah, je sais pas, je sais pas encore pour Durban. Je ne sais pas s’il invite ou pas. Donc J’espère mais je suis pas au courant encore, donc, on verra. 

HN : Ok. Nous peut-être aussi, on sera à Durban parce que là, comme on fait partie du programme Talent Press, peut-être on sera là-bas

NM : Ok. Bon courage à toi

HN : Merci Merci

NM : A bien bientôt Neya, salut !

HN : Merci, A bientôt !

Cet entretien n’aurait pas été possible sans les conseils et l’aide du Durban FilmMart Institute, du programme de mentorat en journalisme cinématographique de Talents Durban, de Talents Press, ainsi que de la FIPRESCI.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur (Harouna Neya) et ne peuvent être considérées comme constituant une position officielle des organisateurs.

Thank you

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