Amilcar – Une critique par Neya Harouna

Amilcar est un film documentaire du réalisateur Miguel Eek et produit en 2025 par la société espagnole Mosaic production. D’une durée de 87 minutes, il explore la vie et les idéaux de l’homme politique Amilcar Cabral, le fondateur du parti africain pour l’indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert. Le documentaire s’appuie sur un journal intime, des écrits personnels et des poèmes de Cabral.  Dans ce film, le réalisateur utilise une caméra qui donne des images en format 16 mm. La voix off est employée pour retracer le parcours de sa vie. Le récit se déroule comme des actes au théâtre. Le premier acte est consacré à la formation en agronomie de Cabral jusqu’à la rencontre de Lena, sa compagne. Les textes en voix off sont les lettres de correspondances amoureuses que Cabral adressait à sa compagne. La lecture de ses différentes lettres accompagne le déroulement du récit tout au long du film. Cette lecture de ses correspondances crée ici un climat de vulnérabilité du protogoniste. Miguel utilise des images d’époques pour retracer son parcours mais aussi la guerre et la vie politique de Cabral. Dans la construction de l’histoire, il y a des discours d’époque. Sauf que parfois, le spectateur perd le repère du temps entre les événements du passé. Les images des champs, la terre aride du Cap-Vert et la forêt de la Guinée-Bissau, montrent l’engagement de Cabral à lutter contre les aléas climatiques afin d’atteindre l’autosuffisance alimentaire. Tout au long du film, le spectateur peut deviner le sort réservé à Cabral compte tenu de son combat et de son engagement de l’époque. Le climat est marqué dès les premières minutes du film par une tragédie imminente. Cabral est présenté comme un personnage qui est sûr de ses convictions. La réalisation l’a positionné comme une personne visionnaire et très éclairée de sa société à l’opaque. Un personnage qui cherche à éveiller les consciences et à planifier la révolution scientifique pour éviter les dérives. 

Cabral est présenté comme une personne qui maîtrise son image et sa pensée. Très rigoureux dans sa démarche vers l’indépendance, il privilégie les rencontres, les débats d’idées au sein de sa communauté. En toile de fond, le film montre une certaine domination du régime fasciste portugais contre les révolutionnaires qui doivent se taire ou se ranger. On constate une tentative d’intimidation du colon sur ceux qui constituent un obstacle à leur domination. Sans langue de bois, Cabral ne manquait pas à chaque fois quand il avait l’occasion de prendre la parole, d’indexer et de réclamer la vraie indépendance de sa communauté de l’époque. Au niveau national comme à l’international, il dénonçait cette ingérence visible par l’imposition de la maîtrise de la langue portugaise, les habitudes européennes, la formations militaire et autres. Cette imposition, selon Cabral, impute l’identité des siens. Cabral utilise sa qualité d’ingénieur agronome pour apporter des solutions scientifiques à l’étude de la terre en un outil de de contrôle stratégique de  libération. L’autre chose, c’est la capacité du réalisateur à avoir cette maîtrise artistique. En effet, il refuse de se laisser conduire ou déborder par le sensationnel et le spectaculaire de la guerre. Les images sont filmées sur les scènes de batailles, les blessés de guerre, l’apprentissage des armes à feu par les femmes. Il maintient un contrôle sur le rythme avec une alternance des images. Le réalisateur a opté pour une démarche de cinéma de création. En effet, il s’éloigne complètement des codes habituels du documentaire. Dans ce documentaire historique, le réalisateur réfute l’idée de suivre une frise chronologique linéaire. Dans le choix des plans, c’est plutôt des images de nature, des visages. Un choix qui impose un rythme lent et qui oblige le spectateur à imager plutôt qu’à constater. Les scènes de combat, la mort et la trahison sont suggérées par le son, par des silences . Par contre, le conflit est le moteur dramatique de l’histoire. 

Le film rend compte des difficultés rencontrées par Cabral dans son combat pour la liberté. La guerre d’indépendance est visible à travers les images d’archives de guérilla, la manipulation des armes par les femmes, des visages marqués de combattants et la violence. Aussi, le film explore le conflit intérieur de Cabral. Le réalisateur montre un homme politique qui n’a pas eu d’autre choix que de recourir à la violence et à la guerre pour libérer son peuple. Ce déchirement d’un intellectuel qui à essayer d’éveiller les consciences et qui s’est vu combattre pour ses idéaux et son engagement pour l’indépendance. Cette tension est visible aussi avec cet amour qu’il ressent pour Lena, sa compagne blanche et son devoir politique. La complexité de la structure du film fait que la compréhension du film n’est pas aisée. Le spectateur éprouve d’énormes difficultés à comprendre les liens entre certaines images alternées. Ce qui fait que le spectateur peut à un moment donné se déconnecter avec la logique du film entre archives et images contemporaines. Le film laisse le spectateur perplexe sur la suite de l’assassinat de Cabral. Que reste-t-il de ses idéaux ? quel est son héritage ?, ses compagnons d’armes regrettent-ils ?. Quelques témoignages auraient pu laisser comprendre ce qui reste de l’après-guerre surtout pour celui qui n’a pas vu l’indépendance, car c’est huit (8) mois après sa mort que l’indépendance a eu lieu.  Par contre, la voix off en forme de poésie rend la narration agréable et compréhensible. Un média comme Screen Daily, trouve le projet du film fascinant et réfléchis. Le jury international Play Doc a récompensé le film pour sa capacité à raconter une grande politique.  Dès lors, ce film devient une sorte de journal ouvert sur la vie intime de Cabral. De meme, le nœud dramatique le plus douloureux réside dans la trahison qui va aboutir à l’assassinat de Cabral par ses frères d’armes qui ont été purement et simplement manipulé par le pouvoir colonial. Amilcar s’inscrit comme un film documentaire de référence sur la vie d’un révolutionnaire anticolonialiste de la Guinée Bissau et du Cap-Vert.

Cette critique est issue du programme Talent Press, une initiative de Talents Durban en collaboration avec le Durban FilmMart Institute et la FIPRESCI. Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur Neya Harouna et ne sauraient être considérées comme reflétant la position officielle des organisateurs.

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